08.10.2005

Journal d'une fille de banlieue

 

Journal d'une fille de banlieue

Suite et fin du journal d'une fille de banlieue à partir du livre de Leïla Sebbar Journal de mes Algéries en France, Ed. Bleu autour, 2005.

Une écriture des banlieues métisses, ça existe ?

L’image qu’on a donné depuis toujours des Noirs, des Arabes, ici, dans les médias, aux gens qui lisent les journaux, à la police aussi, est une image de gens étrangers, différents, dangereux et… primaires pour ne pas dire primitifs. Cette façon d’intervenir le plus souvent lors des contrôles d’identité uniquement à l’égard des populations qui ont un faciès bien repérable renvoie à certaines théories que nous connaissons. Je lis dans Journal de mes Algéries en France page 66 « Dana S. Hale (Zoos humains) rappelle les mises en scène de l’« indigène » lors de ces multiples exhibitions, depuis l’Exposition de 1889 à Paris jusqu’à celles de Marseille (1922), Strasbourg (1924)… et dans bien d’autres villes françaises et européennes. »

      « Est-ce qu’il existe une écriture, une littérature de la banlieue ? » se demandait Christiane Chaulet Achour lors du colloque à la Faculté de Cergy-Pontoise auquel j’ai participé au mois de février 2005.

 

 

          J’arrive à la station Nation, là où se trouve le lieu dans lequel je travaille, c'est-à-dire que j'écris. Un peu avant de sortir de la rame je lis dans Journal de mes Algéries en France page 40 : « On détruit l’usine (Renault), et la mémoire des chibanis d’aujourd’hui, jeunes ouvriers de l’automobile française dans les années 50, 60, 70…, sera effacée de ce territoire industriel parisien promis à l’art officiel contemporain. »

  Beaucoup témoignent aujourd’hui de ce que les « immigrés » ont apporté à notre culture, à notre héritage social et humain, cela s’est fait, cela se fera. Mais dans le domaine du romanesque, du créatif, il nous appartient d’aller au-delà et de faire entrer Maghrébins et Africains comme personnages de nos histoires, de nos peintures, ici, où ils demeurent comme nous désormais, et non plus comme des formes d’un exotisme désuet.

       Lundi, 18 avril 2005

     « 15 novembre »

       (…- « MK2 Bibliothèque. Retour sur l’île Seguin, un film de Mehdi Lallaoui, et une exposition de photos de Gilles Larvor (Agence Vu) avec qui j’ai travaillé pour Val-Nord, fragments de banlieue (Au nom de la mémoire,1998). Mehdi, avec la complicité de Gilles et des ouvriers de l’île qu’ils appelaient « l’île au diable », poursuit sa mission de passeur de mémoire : immigrations successives, bidonvilles, banlieues, Kabyles du Pacifique, usines, 17 octobre 1961…

      Infatigable efficace, il rend hommage aux oubliés. Ces hommes de l’île Seguin, ces chibanis que de jeunes immigrés du Maghreb (pas leurs fils) remplaceront pour détruire la forteresse, veulent dans leur île un musée pour eux, pour leurs camarades, et raconter cette Babel mythologique du travail. Ils ne l’auront pas. » p. 94 du Journal de mes Algéries en France

      Mon premier souvenir d’une œuvre de création née de la réalité quotidienne des ouvriers immigrés maghrébins en France a été cinématographique lorsque j’avais environ quinze ans. Il s’agit d’un film passé à la télé aux trop célèbres « Dossiers de l’écran », réalisé il me semble par un réalisateur d’origine marocaine, intitulé Mektoub. Ce film qui montrait, un des premiers et sans doute des seuls à l’époque, l’arrivée d’un ouvrier maghrébin à Paris et sa longue galère du bidonville de Nanterre pour se loger tant bien que mal, à la quête du travail sur les chantiers où il trouvera une place comme grutier pour finir et où il se tuera « sans doute » en tombant de la grue m’avait à l’époque profondément marquée.

 

 

          Non pas pour ce qu’il dessinait avec beaucoup de dignité d’une réalité de boue, de pauvreté, de mépris, et de regard pourtant parfois si joyeux et si ouvert de ces femmes et de ces hommes, toutes choses que je connaissais au quotidien de ma banlieue. Mais pour la réaction des « téléspectateurs » dont la plupart s’étaient mis en colère, affirmant que tout cela, ce que nous voyons se passer autour de nous chaque jour, n’était qu’un mensonge.

 

 

 

               Notre existence au milieu de ce qu’on appelait pudiquement « les cabanes », des chantiers jamais achevés, des terrains vagues, des usines de choucroute au bas desquelles hurlaient les porcs qu’on égorgeait, des chiffons brûlant nuit et jour dégageant une superbe fumée noire, ces cités qui précédaient de peu « Les Bosquets » à Montfermeil dont plusieurs barres ont implosé récemment parmi celles où j’ai vécu sans doute et où a été tourné le film Wesh wehs ?, et les 4.000 à la Courneuve paraissait à tous « ces gens », les autres, ceux qui vivaient ailleurs, être un mythe inventé de toutes pièces.

 

 

       « 16 décembre »

      (…) « La Courneuve. Les 4000. Fatima et ses amies algériennes au square. Elles habitaient la barre « Renoir » ? Je ne l’ai pas su. Il y a vingt ans, assises sur le banc vert, non loin des bavardages et des gestes des femmes, mères, filles, sœurs, cousines, voisines, je les écoutais. Se rappelleraient-elles aujourd’hui la barre « Renoir » disparue (un 8 juin 2000 à 13 heures 30, le « Paquebot » a implosé, Debussy en 1986, Ravel et Pressov en 2002) ?" p. 128 du Journal de mes Algéries en France       Je me souviens dans mon raisonnement encore enfantin m’être dit alors que ce film était utile puisqu’il témoignait de manière si forte et si digne, qu’il provoquait des réactions de refus, de ce qu’on avait décidé par ailleurs de ne pas voir.         « 8 et 9 décembre »

       (…) « J’ai feuilleté le journal Histoires d’Elles, n°14, juillet-août 1979. J’étais allée à Longwy avec Dominique Doan et Catherine Leguay. Les enfants de Longwy, déguisés en sidérurgistes et en Lorraines, avaient marché pour que « vive Longwy », « le pays haut ». Une petite fille algérienne d’Aubervilliers avait passé trois jours dans une famille lorraine, une maison avec un jardin, « là où j’habite c’est tout des blocs ». Elle a emporté un maillot blancs LONGWY VIVRA, bleu outre-mer. Une belle double page dans le journal avec « les flammes de l’espoir ». Longwy en décembre 2004 ? Si je ne vais pas en Algérie l’année prochaine, j’irai à Longwy. » p. 127 du Journal de mes Algéries en France

       Longwy, novembre 2004.

 

 

       La Lorraine est pour moi une région qui porte des souvenirs cruels et douloureux. Ceux de mes années de pension. Une lettre sous le paillasson au début de l’été 2004 nous invitant, Dominique Godfard qui a publié dans nos éditions Et plus si affinités, et moi pour mon récent récit-conte Squatt d’encre rouge, à participer au Salon de Longwy – il porte un beau nom ce Salon, Les ailes du livre – au mois de novembre. Je n’aurais jamais songé retourner un jour en Lorraine, bien que le nom de Longwy soit symbole d’une désastreuse faillite de la mémoire ouvrière justement.

 

 

 

         Il s’y est passé tant de choses pour des familles entières d’ouvriers français et maghrébins, l’histoire de ces gens y a été si forte, si ardente et douloureuse elle aussi dans sa fin brutale, qu’on redoute le vide blanc et consommé d’aujourd’hui. Je range l’invitation avec la ferme intention de ne pas donner suite. Donner suite à quoi ?… De toute façon je n’aime pas les Salons et ne les fais que par absolue nécessité éditoriale. Alors Longwy, certainement pas.

      Trois mois plus tard les femmes de l’association qui organisent en bénévoles chaque année cette manifestation, obstinées et résolues à tout pour que Les ailes du livre continuent d’exister et d’accueillir leur quotas d’écrivains venus de régions du monde très disparates reviennent à la charge. Mon amie Cécile Oumhani est invitée à son tour pour son dernier roman Un jardin à la Marsa. D. Godfard et elle s’acharnent à me convaincre…

 

 

       Nous nous retrouvons toutes les trois un matin de novembre dans le hall venté de la Gare de l’Est avec valises de bouquins destination Charleville-Mézières, la ville que Rimbaud détestait – comme je le comprends ! – où dix minutes de changement nous sont accordées avant de monter dans un train omnibus pour Longwy. Quatre heures de voyages avec heureusement pas mal de discussions et de rires pour digérer ces voyages en train que mon organisme ne peut plus du tout supporter. Longwy ! l’ancienne mégapole de la sidérurgie lorraine, au ventre béant, hagard, dévasté.

      Longwy… Accueil chaleureux dès la sortie de la gare qui ne se démentira pas durant tout notre week-end. Nous nous retrouvons à une dizaine d’écrivains parmi lesquels nous avons retrouvé en cours de route l’ami Anouar Benmalek.

       Parmi les autres écrivains, la rencontre qui m’éblouit de Jean Markal, vieux romancier d’une juvénile présence et d’une gouaille bon-enfant dont j’ai lu également tous les livres ou presque du Cycle du Graal qui touche au plus profond de la mémoire celte familiale éparpillée.

       Et puis discrète et d’une beauté que sa jeunesse rend encore plus touchante, une jeune femme que Cécile me dit aussitôt être sûre d’avoir déjà rencontrée. Nous apprendrons au cours de notre séjour qu’il s’agit d’une des anciennes élèves de collège de Cécile, Nora Hamdi, qui vient d’écrire son premier roman Des poupées et des anges, dont je parlerai avec elle dans le numéro de la revue dont je parlerai peut-être un jour si les diables me prêtent vie... intitulé Ecrire pourquoi ?

 

 

         Longwy… Novembre 2004…

 

         Lieu insoupçonné de rencontres pour nous qui écrivons. Chaleur de la présence des gens autour de nous, la plupart, je l’apprendrai au cours de la discussion, cégétistes et anciens de l’époque des combats ouvriers pour que « VIVE LONGWY », recyclés dans le culturel ? L’histoire de la ville nous est racontée avec passion, l’échec de sa lutte pour survivre en tant que capitale de la sidérurgie, des nombres affolants se succèdent à nos oreilles dont je ne retiendrai précisément que le côté gigantesque puis… désiroire.

      Tant d’ouvriers dans le bassin lorrain en telle année, puis la décision de fermer peu à peu les hauts fourneaux que je voyais brûler la nuit de mon boxe de pensionnaire. La décrue humaine qui rend la ville à ce que nous en verrons le dimanche matin dans un froid glacial avant de nous rendre au Salon, ce qu’on peut appeler son amère nostalgie.

       Et je songe aujourd’hui à la superbe chanson de Bernard Lavilliers Les mains d’or, lorsque me reviennent les mots de la personne qui nous contait l’histoire de sa ville désormais endormie : « Ici en France, on ne préserve pas la mémoire ouvrière comme en Belgique. Les Belges font visiter les anciennes galeries de mine avec de petits wagonnets au bord desquels les gens peuvent regarder et écouter ce qui s’est vécu là durant des années pour des centaines d’ouvriers chaque jour. Nous, on a bien du mal à les empêcher de couler du béton dans les puits et de les remplir avec les ordures… »

 

 

          Oui. Avec des ordures… « Je voudrais travailler encore… travailler encore… forger l’acier rouge avec mes mains d’or… » chante Lavilliers obstinément.

      Tu as raison Leïla, il faut aller à Longwy et te faire raconter par ceux qui la connaissent la dure et forte existence des gens. Il faut l’écrire dans tes livres et ne pas laisser les déchets de nos sociétés industrielles combler d’oubli nos mémoires.