26.10.2005

Une fille qui écrit sans papiers (suite)

Jeudi, 5 octobre 2005
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Journal d’une fille de banlieue suite
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Une fille qui écrit sans papier
       
     Gare du Nord vous connaissez ?
     … Je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse locomotive à vapeur…
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Un lieu de passage vers tous les horizons de macadam city blues quand n’importe quel animal des brousses et de la savane rouge trop rouge qui fait aux troupeaux de rats anthracites des moustaches incandescentes est rentré dans un trou profond profond…
      Et même la bande rebelle des éléphants blancs qui fait partie de nos totems familiers est plus là pour s’occuper si on a la possibilité d’où crécher le soir l’moment fatidique et grave d’angoisse où les lucioles d’électricité s’allument chez les autres.
      Gare du Nord.
      Sous la verrière ça s’écoule blues blues toujours et en dedans pas de becs de gaz pour mettre de bonne humeur les abonnés du trottoir macadam qui vont s’la passer dehors la nuit parce qu’à l’intérieur du hall courants d’air et galipettes d’écureuils y a un moment où ça ferme forcément
medium_bad2.jpg.
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Pour sûr que c’est pas là qu’elle dort la nuit vu qu’la nuit y vaut mieux s’dénicher un coin sans les lucioles d’électricité… un coin où personne y peut v’nir voir.
      Non… c’est pas là la nuit… mais l’jour oui quand elle écrit pas avec les craies d’couleurs d’la boîte piquée chouravée aux étalages pas méfiants d’la papeterie qu’est pas loin sur l’Boulevard… les craies d’couleurs c’est joli… ça lui rappelle quelque chose mais ça a trop du mal à r’monter dans les tournicotons d’son cerveau plein d’brume…
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Ouais… alors j’vous disais quand elle écrit pas dans l’coin là à l’entrée où les vigiles bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui la laissent faire vu qu’c’est plus dans l’enceint de la Gare com’ils disent ou qu’elle prépare pas à grailler un’ p’tit’ marmite sur le réchaud buta que les types d’la SAMSOC lui ont r’filé pour le chien Sentinelle et pour sa pomme avec c’qu’y a dans la boît’ de conserv’ quand y en a… elle dort l’hiver qui arrive souvent et les autr’ saisons aussi sous la bâche plastique verte d’armée qu’est très bien pour la pluie.
      Et le chien Sentinelle il monte la garde sur le fourbi vu qu’Sentinelle com’ son nom l’indique y n’dort que d’un œil. Dehors là… dans macadam city blues le chien Sentinelle et elle ils sont les rois du monde… y’ pas à dire.
Gare du Nord
      Quand les gens déboulent de la banlieue Nord toujours plus vers le Nord… Epinay… Saint-Denis… Ermont… Pontoise… des bleds qui vous donnent l’envie d’être un train de ligne comme disait mon grand-père le cheminot pendant des années sur le réseau du Nord… vous savez un de ces trains qui ont le museau de la motrice pointu argenté pareil à l’étrave d’un grand navire et pareil à celui des rats anthracite… le museau…
      Oui c’est ça… un train de ligne avec le corps tout rond d’acier s’enfonçant au creux de la nuit effarée semblable aux oiseaux nickel polis de Brancusi le sculpteur d’oiseaux.
Un train de ligne qui ne s’arrête nulle part et qui emporte avec lui dans tous ses estomacs de wagons liés au même sort des gens inconnus à travers les Gares obscures des grandes cités endormies.
Oui c’est ça… être un train de ligne elle en a toujours rêvé et crever de plein fouet à l’aube la peau ocre rouge de la savane endormie juste avant que les troupeaux d’éléphants blancs entrent dans les petits lagons vert jade où ils s’arrosent de boue rose pour se laver.
      Gare du Nord.
      Quand les gens déboulent de la banlieue où on se grise d’odeurs café-crème et pains chauds qui font déjà du bien entre les doigts si on les serre un peu le matin quand on est encore gros plein de sommeil… Gare du Nord quand ils déboulent par le dernier train de nuit les gens c’est sur les bandes de rats anthracite gentils qu’ils marcheraient tant ils sont là comme des gardiens tranquilles des lieux juste avant que les derniers militaires, mitraillette bandée vert de gris aient fichu le camp. Les rats…
      Gare du Nord vous connaissez ?
      Elle ne sait pas trop comment elle a atterri là pour commencer sur macadam city blues Marion avec le chien Sentinelle … la musette et la bâche militaire pour la pluie c’est drôl’ment bien mais le froid alors … Y faudrait une couverture et ça c’est pas gagné… P’t’être que les types du SAMSOC des fois…
      Le SAMSOC c’est l’camion de ceux qui s’occupent des gens dehors du cricuit… dehors d’la vie… dehors de tout comme eux quoi… mais eux c’est d’accord. Sentinelle et elle ils en avaient pour le dire fini d’la mauvaise compagnie et du bocal où on mijote famille et ouistitis…
Ouais c’est ça … Marion et Sentinelle ils en avaient eu mare un d’ces jours du strapontin dans l’appart débordé où c’était quand même chez eux… et voilà… Clic-clac ! C’est l’bruit exact qu’il avait fait l’strapontin en s’repliant et en les laissant partir sans un regret pour sûr
      Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue
sur macadam city blues vous connaissez ?
A SUIVRE…

14.10.2005

C'etais un beau jour dété

Mardi, 11 octobre 2005
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Journal d’une fille de banlieue suite
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C’était un beau jour d’été
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        Jeudi, 18 août 2005
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C’était un beau jour d'été
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      C’était un beau jour d’été qu’on a entrepris notre voyage au cimetière du Haut-Meudon sans rien savoir de cette banlieue-là drôlement plus chic que la nôtre sans doute mais petite campagne aussi d’après ce qu’en raconte Céline surtout dans D’un château l’autre où on est plongés au cœur de l’atmosphère des lieux comme si on n’devait pas ignorer ça.
      C’était un beau jour d’été… et on n’pouvait pas faire une chose si terrible l’ami Louis et moi vu qu’on a la même horreur des cimetières dans une saison qui ne nous aurait pas donné toute sa chair pour se nourrir sur le chemin vous comprenez ?…
       C’était un beau jour d’été pour rendre visite à Céline au cimetière du Haut-Meudon avec quatre cailloux ronds et doux d’océan au fond des poches. Quatre cailloux d’océan roses et gris que le sable nous a donnés pour les poser dans la main de l’homme qui écrit… et qui écrit encore bien plus loin que sa mort… Bien plus loin que la mort.
      Des cailloux ronds et doux que l’océan neige sur nous et la coque de notre beau navire dévasté.
      Neige sur nous et nos pieds nus au milieu de la baie effarée de Saint-Malo née de deux poignées de sel jetées là et qui n’attend rien de personne.
C’était un beau jour d’été… et les cailloux ne pesaient pas lourd au fond des poches de nos jeans quand on a débarqué à la gare du Haut-Meudon en se tenant fort par la main comme deux enfants.
Le soleil nous léchait gentil les oreilles et on marchait un peu vers le cœur de la ville par ses petits chemins tapissés de goudron et de laine aussi. Pfuitt… pfuitt… vous entendez ?
      La laine rêche et tendre des mots de Céline ses explosions galactiques sur feuillets quadrillés anciens de la délicate sauvagerie qu’on connaît.
      C’était un beau jour d’été… et Meudon je n’sais pas si vous connaissez mais c’est un endroit bourré d’étrangetés et de féeries. D’abord y a la Seine tout en bas et son vieux sentier de halage et malgré la folie des automobiles vroum ! broum ! vroum ! qui vous passent et qu’on se sent presque peau de chat étendue sur macadam city blues c’est un coin à pas laisser de côté à cause des péniches.
Les péniches elles font château hanté en dedans de la végétation et des eaux vertes qui les tiennent par en dessous et leurs boîtes à lettres tôles de conserves et bouts de planches rafistolées ficelles vous mettent au parfum.
      Vroum ! broum ! vroum ! y a bien des gens qui habitent là !
      C’était un beau jour d’été… Bon mais j’exagère… quand on a débarqué l’ami Louis et moi à la gare du Haut-Meudon les gourmandises cachées de c’coin de la banlieue tout en bas entre les boucles de la Seine qui faisaient de Céline le grand aventurier de tous les ports… Londres… New York… Saint-Malo… un flibustier qui pouvait pas s’empêcher de cavaler descendre sautiller par les sentiers de Meudon pour s’en aller soigner sa vieille patiente Madame Niçois boitillant gidollant à travers la nuit rousse du début de l’hiver… vroum ! broum ! tagadaboum ! … ah ! oui j’exagère parce que tout ça pour de vrai on le connaissait pas.
      Nous on revenait juste de l’océan par des sentiers de mures où on peut se balader quand on a pas les sous qu’il faut pour s’enfourner au milieu des cavalcades automobiles dans le sillage d’odeurs à pas tenir et des bruits qui hurlent au fond du tunnel d’nos oreilles vroum ! broum ! vroum ! vous entendez ?
      C’était comme ça sûr que Céline il les entendait aussi avec les sifflements crachements que ça voulait pas le lâcher alors il descendait par le Sentier des Bœufs et il l’avait lui tout comme nous la mirifique incroyable coulée jusqu’au Pont Mirabeau qui tend gris son dos de chat là-dessus.
       C’était un beau jour d’été… et on revenait de l’océan météorite émeraude mouvante tombée en plein dans les sables qui n’pouvaient pas le contenir. Alors ça débordait et on en avait plein nos marmites de rêves de son écume sur nous.
      Galactique aussi l’océan qui crépitait turquoise parfois et à Saint-Malo ramasser les galets roses et gris qu’il avait largués là pour nous vu que Céline il y venait souvent et qu’il aimait bien on y était venus par hasard.
       Par hasard on avait débarqué à la gare du Haut-Meudon en se tenant bien fort la main et ce qu’on avait vu tout de suite sortant le nez au vent à flairer les odeurs du lieu qu’on n’connaît pas comme les animaux sauvages pour apprivoiser les alentours c’est que Céline avait rien exagéré … ici partout ça monte vers des hauteurs qui devaient pas fort attirer la clientèle.
      C’était un jour d’été très beau et nos paumes étaient mouillées de sueur et nos pas réunis comme sur le sable où on avait marché longtemps au bord de l’océan installé là météorite émeraude laissaient des traces de peine légère sur macadam city blues avec l’odeur salée et le bruit des petites vagues copines dans la tête … vlouf ! vlouf ! vlouf !
      C’était un jour d’été et on marchait marchait l’ami Louis et moi dans de la peau épaisse de silence pareil que sur le corps d’un chat mort mais alors on ne l’avait pas encore découverte tourbillons et raidillons planqués sous des allures trottoirs ordinaires bien comme il faut mais quand même on se doutait… non… on n’l’avait pas encore dénichée le Route des Gardes avec le funiculaire de l’autre côté de la tranchée automobile vroum ! broum ! vroum ! qui montait vers le cimetière du Haut-Meudon où un grand navire de granit gris nous attendait.
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A suivre...

Moolaadé (suite)

 

Moolaade

 

 

Moolaadé. Quelques gouttes de sueur un peu ocre au creux des mains quand je t’écris face à l’immense faux d’argent des exciseuses qui sont des femmes dont le corps coupé vaut celui des hommes sur la place du village où a lieu l’assemblée des sages. Celui qui annonce l’un après l’autre le nom des sages ne racontera jamais aucune histoire. Le village de N’gouma ne possède pas de conteur à l’intérieur de ses flancs ouverts où ne bat aucun tambour de fête.

 

 

                    Sur la place du village de N’gouma la termitière rouge cimentée de salive veille à ce que les corps informes et identiques qui l’habitent ne connaissent pas leur histoire. Leur histoire qui réveillerait leurs désirs flamboyants. Celui qui annonce un à un le nom des sages est un mauvais bouffon qui a eu la langue brûlée par le soleil d’Afrique. Ni les arbres ni les tambours ne lui ont confié la mémoire des histoires du village de N’gouma. Le village de N’gouma dont la mémoire s’est tue ne s’exprime plus que par la bouche des sages cimentée des mots poussière du passé et par le couteau au manche de plastique rouge des exciseuses.

  Moolaadé. Toi seul peut faire revenir les mots des histoires à l’intérieur du corps blessé des femmes. Moolaadé. Sang sueur et sperme mêlés coulent entre les pieds des femmes en direction de la termitière.

        Moolaadé. Le ruisseau creuse dans la poussière ocre de ma terre d’Afrique une scarification qui rendra toutes les autres blessures inutiles. Le ruisseau du sang des femmes est entré à l’intérieur du corps cimenté de la termitière et a commencé à noyer un à un les êtres informes et identiques.

        Moolaadé. Sur la place du village de N’gouma l’assemblée du conseil des sages et des exciseuses regarde le corps de Fatou trembler sous les coups de fouet sans que sa bouche ne prononce le mot pour rompre le Moolaadé. Sous le tissus de couleur mauve aux dessins géométriques et jaunes la peau fine de Fatou reconnaît la lente montée de la douleur née de la lame sur son sexe d’enfant.

          Moolaadé. Moolaadé. Le parfum de son grain de café vert et mouillé remonte à ses lèvres maintenant… maintenant…

            Moolaadé. A l’intérieur du cabinet du docteur Nam Fatou est assise à nouveau au creux d’un vaste fauteuil de paille tressée sous les yeux graves et malicieux de l’homme qui la regarde. Le regard du docteur Nam ressemble à ses mains que Fatou aime bien observer car elles la rassurent. Le regard du docteur Nam est mouvant comme un gros chat toujours prêt à changer de trajectoire.

 

 

           - Alors monsieur le docteur Nam… elle interroge Fatou les deux mains enfoncées entre ses cuisses à l’intérieur du tissus de couleur mauve aux dessins géométriques jaunes et cannelle…

 

 

           - Alors Fatou… d’abord ne m’appelez pas monsieur le docteur… Nam… docteur Nam… cela me va bien… il a dit le docteur Nam avec ses petits yeux qui sautaient d’un bout de la pièce à l’autre.

 

                  - Alors docteur Nam… elle a répété Fatou sa salive séchant sur sa langue et dans sa gorge comme dans la chaleur rêche de N’gouma quand le jour se fend en deux à l’intérieur des graines de café noires.

 

                  - Alors Fatou… c’est que… ça risque de ne pas être simple… je vais vous parler franchement… Les petits yeux vifs du docteur Nam sont entrés en collision avec les puits d’ombre tiède de Fatou qui attendaient.

           - Alors docteur Nam… elle a interrompu Fatou les lèvres brûlantes comme la poussière ocre rouge de N’gouma… les deux mains agrippées au rebord en bambous verts du bureau… alors c’est que ça ne marche pas…

 

          - Non Fatou… il a dit tranquille le docteur Nam en posant ses deux mains à plat sur celles de Fatou… Ça n’est pas que ça ne marche pas… c’est que… ça risque de prendre du temps… beaucoup de temps…

           Fatou a avalé un petit rire dans sa gorge qui ressemblait à une grenouille en train de dénicher une somptueuse mare d’eau verte au centre des terres asséchées que le fleuve déserte quatre mois par an.

           - Oh ! docteur Nam… ça n’fait rien… ça n’fait rien du tout si c’est long… Maintenant que j’suis ici ça n’fait rien… elle a répété Fatou en pensant à sa copine Suah qui l’attendait dans la chambre du foyer Sonacotra où il y a autant de portes que d’arbres sur la rive du fleuve qui traverse le village de N’gouma.

 

                  - D’accord Fatou… alors si ça n’fait rien on y va !… Mais ça sera long Fatou… deux ans peut-être trois… Les mains du docteur Nam ont serré doucement celles de Fatou qui tremblaient.

 

                 - C’est une très vieille blessure Fatou… une blessure que le corps d’une petite fille ne pourra jamais oublier… mais que le corps d’une femme va apprendre à réparer pour elle…

 

                 - A réparer pour elle… elle a répété Fatou l’air songeur avec le petit rire grenouille au fond de sa gorge joyeux.

 

                - Pour elle Fatou… voilà pourquoi ça sera long… il y a si longtemps Fatou… mais je serai avec vous…

  Moolaadé. A l’intérieur des mains su docteur Nam les mains de Fatou comme la graine noire au cœur de sa fleur blanche.

 

Moolaadé. Quelques gouttes de sueur un peu ocre au creux des mains quand on l’écrit. Moolaadé. Droit d’asile fragile. Ma terre d’Afrique est nue sous la peau fraîche des pieds des femmes.

 

Moolaadé. Moolaadé. La termitière rouge de N’gouma est cimentée de salive. Elle pèse lourd sur moi.

 

Moolaadé. Lorsque Fatou dénouera le cordon de laine tressé devant le seuil de la cour des femmes le corps des fillettes aux robes de cotonnades claires n’aura plus besoin du droit d’asile à l’intérieur du corps des femmes. Il s’y déploiera tout entier dans la lenteur rouge de ma terre d’Afrique. Il s’y déploiera comme le parfum tendre de leur grain de café vert.

 

Moolaadé. Comme ta chair est douce. Et comme le rire des fillettes revenant sans crainte du fleuve nues et s’accroupissant pour uriner entre leurs pieds est éclatant.

 

Moolaadé. L’homme qui vend des cuvettes en plastique multicolores et des bouilloires vert pomme a été lynché pour avoir interrompu le rituel des coups que la femme reçoit de son mari. La femme a refusé de prononcer le mot faisant cesser la protection du Moolaadé. Moolaadé. Droit d’asile fragile. Le sang d’une graine de café vert nourrira une dernière fois ma terre rouge d’Afrique. Moolaadé ! Moolaadé !

 

Moolaadé n’a rien pu pour l’homme qui vend des cuvettes en plastique multicolores. Moolaadé habite à l’intérieur de la cour des femmes aux petites maisons construites en rond. Il habite la douceur blanche du ventre des petites maisons sous la peau. Il ne protège pas les hommes de leurs lois.

 

 

 

 

 

                     Moolaadé. Je t’écris avec le sexe rouge des fillettes où j’ai plongé mes doigts. Droit d’asile fragile. Coupé. Cousu. Coupé. Cousu.

           Au-delà du seuil et des cordelettes tressées le sexe rouge des fillettes cesse d’être en danger sous la cuisson lente du soleil. En danger d’entrer dans l’espèce des hommes dominants qui n’ont aucun devenir. Mes graines de café vert… leur parfum suave me monte aux lèvres.

 

 

Moolaadé. Tu es plus puissant qu’eux par le refus des femmes at par leurs épousailles avec l’exil. L’exil est un mot écrit à l’intérieur du corps des femmes telle une histoire venue de loin. Un seul mot a suffi pour dire qui elles sont. Moolaadé !

Un seul mot Moolaadé pour les détacher du silence et qu’elles se mettent enfin à raconter leur histoire.

Un seul mot Moolaadé pour dénouer les cordelettes de laine tressées sur le seuil des demeures des femmes et pour que cesse le rite des donneuses de vie et des donneuses de mort.

Assise au bord du fleuve la grande déesse terre sur laquelle les volcans ont posé leur couverture de lave écarlate pour la protéger du crissement froid des nuits indigo du désert a pris la parole :

 

Moolaadé. Sur ma terre rouge d’Afrique je te retrouve. Droit d’asile déposé au creux de mes mains de poussière ocre rouge. C’est d’ici que tu es venu Moolaadé et jamais plus les termitières géantes cimentées de salive ne pèseront lourd sur moi.

 

Moolaadé ! Moolaadé ! Jamais plus je ne serai la mère ogresse vêtue du grand tissu écarlate des exciseuses. Jamais plus je ne serai la mère ogresse offrant la graine de café vert des fillettes au couteau des exciseuses. De mon corps de terre rouge sont sortis les grands reptiles qui se sont mis en marche lentement en direction de toutes les termitières géantes cimentées de salive au rythme sauvage de leurs pattes dont les doigts peints par la poussière ocre qui farde tout ici ont effacé la douleur de mon attente.

 

Moolaadé. Je te confie aux mains des femmes réunies à l’intérieur des cours rondes tracées par les maisons d’argile blanche sur ma terre rouge d’Afrique.

 

Moolaadé. A l’intérieur des cours rondes les femmes te versent de l’eau des bassines en plastique multicolores au ventre des jarres d’argile rouge qui te gardent un moment dans leur fraîcheur accueillante avant de t’offrir tel un ruisseau ouvrant tous les chemins possible en direction du fleuve qui s’en va bien au-delà du village de N’gouma.

 

Moolaadé. Tu es ma fleur de café blanche qui grandit à l’intérieur de la graine noire souveraine. Elles ont le même corps qui nourrit les grands parfums du monde où je reconnais mon désir bien-aimé. Le désir du corps bien-aimé de Fatou remontant à la nage nu l’eau du fleuve vers la rive où les graines de café vert se laissent caresser par le chant des conteurs de ma terre rouge d’Afrique.

 

Moolaadé ! Moolaadé ! Tu nous a enfin ouvert la porte des histoires.