26.10.2005
Une fille qui écrit sans papiers (suite)
Une fille qui écrit sans papier
Gare du Nord
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14.10.2005
C'etais un beau jour dété






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Moolaadé (suite)
Moolaade
Moolaadé. Quelques gouttes de sueur un peu ocre au creux des mains quand je t’écris face à l’immense faux d’argent des exciseuses qui sont des femmes dont le corps coupé vaut celui des hommes sur la place du village où a lieu l’assemblée des sages. Celui qui annonce l’un après l’autre le nom des sages ne racontera jamais aucune histoire. Le village de N’gouma ne possède pas de conteur à l’intérieur de ses flancs ouverts où ne bat aucun tambour de fête.

Sur la place du village de N’gouma la termitière rouge cimentée de salive veille à ce que les corps informes et identiques qui l’habitent ne connaissent pas leur histoire. Leur histoire qui réveillerait leurs désirs flamboyants. Celui qui annonce un à un le nom des sages est un mauvais bouffon qui a eu la langue brûlée par le soleil d’Afrique. Ni les arbres ni les tambours ne lui ont confié la mémoire des histoires du village de N’gouma. Le village de N’gouma dont la mémoire s’est tue ne s’exprime plus que par la bouche des sages cimentée des mots poussière du passé et par le couteau au manche de plastique rouge des exciseuses.
Moolaadé. Toi seul peut faire revenir les mots des histoires à l’intérieur du corps blessé des femmes. Moolaadé. Sang sueur et sperme mêlés coulent entre les pieds des femmes en direction de la termitière.
Moolaadé. Le ruisseau creuse dans la poussière ocre de ma terre d’Afrique une scarification qui rendra toutes les autres blessures inutiles. Le ruisseau du sang des femmes est entré à l’intérieur du corps cimenté de la termitière et a commencé à noyer un à un les êtres informes et identiques.
Moolaadé. Sur la place du village de N’gouma l’assemblée du conseil des sages et des exciseuses regarde le corps de Fatou trembler sous les coups de fouet sans que sa bouche ne prononce le mot pour rompre le Moolaadé. Sous le tissus de couleur mauve aux dessins géométriques et jaunes la peau fine de Fatou reconnaît la lente montée de la douleur née de la lame sur son sexe d’enfant.Moolaadé. Moolaadé. Le parfum de son grain de café vert et mouillé remonte à ses lèvres maintenant… maintenant…
Moolaadé. A l’intérieur du cabinet du docteur Nam Fatou est assise à nouveau au creux d’un vaste fauteuil de paille tressée sous les yeux graves et malicieux de l’homme qui la regarde. Le regard du docteur Nam ressemble à ses mains que Fatou aime bien observer car elles la rassurent. Le regard du docteur Nam est mouvant comme un gros chat toujours prêt à changer de trajectoire.
- Alors monsieur le docteur Nam… elle interroge Fatou les deux mains enfoncées entre ses cuisses à l’intérieur du tissus de couleur mauve aux dessins géométriques jaunes et cannelle…
- Alors Fatou… d’abord ne m’appelez pas monsieur le docteur… Nam… docteur Nam… cela me va bien… il a dit le docteur Nam avec ses petits yeux qui sautaient d’un bout de la pièce à l’autre.
- Alors docteur Nam… elle a répété Fatou sa salive séchant sur sa langue et dans sa gorge comme dans la chaleur rêche de N’gouma quand le jour se fend en deux à l’intérieur des graines de café noires.
- Alors Fatou… c’est que… ça risque de ne pas être simple… je vais vous parler franchement… Les petits yeux vifs du docteur Nam sont entrés en collision avec les puits d’ombre tiède de Fatou qui attendaient.
- Alors docteur Nam… elle a interrompu Fatou les lèvres brûlantes comme la poussière ocre rouge de N’gouma… les deux mains agrippées au rebord en bambous verts du bureau… alors c’est que ça ne marche pas…
- Non Fatou… il a dit tranquille le docteur Nam en posant ses deux mains à plat sur celles de Fatou… Ça n’est pas que ça ne marche pas… c’est que… ça risque de prendre du temps… beaucoup de temps…
Fatou a avalé un petit rire dans sa gorge qui ressemblait à une grenouille en train de dénicher une somptueuse mare d’eau verte au centre des terres asséchées que le fleuve déserte quatre mois par an.
- Oh ! docteur Nam… ça n’fait rien… ça n’fait rien du tout si c’est long… Maintenant que j’suis ici ça n’fait rien… elle a répété Fatou en pensant à sa copine Suah qui l’attendait dans la chambre du foyer Sonacotra où il y a autant de portes que d’arbres sur la rive du fleuve qui traverse le village de N’gouma.
- D’accord Fatou… alors si ça n’fait rien on y va !… Mais ça sera long Fatou… deux ans peut-être trois… Les mains du docteur Nam ont serré doucement celles de Fatou qui tremblaient.
- C’est une très vieille blessure Fatou… une blessure que le corps d’une petite fille ne pourra jamais oublier… mais que le corps d’une femme va apprendre à réparer pour elle…
- A réparer pour elle… elle a répété Fatou l’air songeur avec le petit rire grenouille au fond de sa gorge joyeux.
- Pour elle Fatou… voilà pourquoi ça sera long… il y a si longtemps Fatou… mais je serai avec vous…
Moolaadé. A l’intérieur des mains su docteur Nam les mains de Fatou comme la graine noire au cœur de sa fleur blanche.
Moolaadé. Quelques gouttes de sueur un peu ocre au creux des mains quand on l’écrit. Moolaadé. Droit d’asile fragile. Ma terre d’Afrique est nue sous la peau fraîche des pieds des femmes.
Moolaadé. Moolaadé. La termitière rouge de N’gouma est cimentée de salive. Elle pèse lourd sur moi.
Moolaadé. Lorsque Fatou dénouera le cordon de laine tressé devant le seuil de la cour des femmes le corps des fillettes aux robes de cotonnades claires n’aura plus besoin du droit d’asile à l’intérieur du corps des femmes. Il s’y déploiera tout entier dans la lenteur rouge de ma terre d’Afrique. Il s’y déploiera comme le parfum tendre de leur grain de café vert.
Moolaadé. Comme ta chair est douce. Et comme le rire des fillettes revenant sans crainte du fleuve nues et s’accroupissant pour uriner entre leurs pieds est éclatant.
Moolaadé. L’homme qui vend des cuvettes en plastique multicolores et des bouilloires vert pomme a été lynché pour avoir interrompu le rituel des coups que la femme reçoit de son mari. La femme a refusé de prononcer le mot faisant cesser la protection du Moolaadé. Moolaadé. Droit d’asile fragile. Le sang d’une graine de café vert nourrira une dernière fois ma terre rouge d’Afrique. Moolaadé ! Moolaadé !
Moolaadé n’a rien pu pour l’homme qui vend des cuvettes en plastique multicolores. Moolaadé habite à l’intérieur de la cour des femmes aux petites maisons construites en rond. Il habite la douceur blanche du ventre des petites maisons sous la peau. Il ne protège pas les hommes de leurs lois.

Moolaadé. Je t’écris avec le sexe rouge des fillettes où j’ai plongé mes doigts. Droit d’asile fragile. Coupé. Cousu. Coupé. Cousu.
Au-delà du seuil et des cordelettes tressées le sexe rouge des fillettes cesse d’être en danger sous la cuisson lente du soleil. En danger d’entrer dans l’espèce des hommes dominants qui n’ont aucun devenir. Mes graines de café vert… leur parfum suave me monte aux lèvres.
Moolaadé. Tu es plus puissant qu’eux par le refus des femmes at par leurs épousailles avec l’exil. L’exil est un mot écrit à l’intérieur du corps des femmes telle une histoire venue de loin. Un seul mot a suffi pour dire qui elles sont. Moolaadé !
Un seul mot Moolaadé pour les détacher du silence et qu’elles se mettent enfin à raconter leur histoire.
Un seul mot Moolaadé pour dénouer les cordelettes de laine tressées sur le seuil des demeures des femmes et pour que cesse le rite des donneuses de vie et des donneuses de mort.
Assise au bord du fleuve la grande déesse terre sur laquelle les volcans ont posé leur couverture de lave écarlate pour la protéger du crissement froid des nuits indigo du désert a pris la parole :
Moolaadé. Sur ma terre rouge d’Afrique je te retrouve. Droit d’asile déposé au creux de mes mains de poussière ocre rouge. C’est d’ici que tu es venu Moolaadé et jamais plus les termitières géantes cimentées de salive ne pèseront lourd sur moi.
Moolaadé ! Moolaadé ! Jamais plus je ne serai la mère ogresse vêtue du grand tissu écarlate des exciseuses. Jamais plus je ne serai la mère ogresse offrant la graine de café vert des fillettes au couteau des exciseuses. De mon corps de terre rouge sont sortis les grands reptiles qui se sont mis en marche lentement en direction de toutes les termitières géantes cimentées de salive au rythme sauvage de leurs pattes dont les doigts peints par la poussière ocre qui farde tout ici ont effacé la douleur de mon attente.
Moolaadé. Je te confie aux mains des femmes réunies à l’intérieur des cours rondes tracées par les maisons d’argile blanche sur ma terre rouge d’Afrique.
Moolaadé. A l’intérieur des cours rondes les femmes te versent de l’eau des bassines en plastique multicolores au ventre des jarres d’argile rouge qui te gardent un moment dans leur fraîcheur accueillante avant de t’offrir tel un ruisseau ouvrant tous les chemins possible en direction du fleuve qui s’en va bien au-delà du village de N’gouma.
Moolaadé. Tu es ma fleur de café blanche qui grandit à l’intérieur de la graine noire souveraine. Elles ont le même corps qui nourrit les grands parfums du monde où je reconnais mon désir bien-aimé. Le désir du corps bien-aimé de Fatou remontant à la nage nu l’eau du fleuve vers la rive où les graines de café vert se laissent caresser par le chant des conteurs de ma terre rouge d’Afrique.
Moolaadé ! Moolaadé ! Tu nous a enfin ouvert la porte des histoires.
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